Billet d'un directeur des services pénitentiaires n°2

Madame la Ministre,


Je vous propose de consacrer quelques minutes de votre temps à la découverte d'un métier que vous connaissez peu, mon métier.

Madame la Ministre, je suis depuis deux ans Directeur des services pénitentiaires. J'exerce un métier passionnant, peu connu de l'opinion publique qui, le plus souvent, s'appuie sur des clichés pour tenter de se faire une image de ce qui se passe derrière les murs des prisons.

Autant faire dès maintenant cet aveu pénible, mon métier n'est pas mieux connu de mon administration centrale, la Direction de l'Administration Pénitentiaire, qui est pourtant votre première conseillère en la matière. Je ne leur en veux pas : comment des fonctionnaires qui n'ont jamais travaillé en détention peuvent vous parler de la prison ?

Permettez-moi donc, Madame la Ministre, de vous soumettre ces quelques lignes qui vous décrivent le métier des 450 fonctionnaires auxquels vous devez le calme fragile qui règne en ce moment dans les prisons de la République.

Comme beaucoup de mes collègues, j'ai fait des études de droit. Je suis diplômé d'une maîtrise en droit, d'un diplôme universitaire en science criminelle et d'un DEA de droit pénal. J'ai réussi avec succès l'examen d'entrée au centre de formation des avocats et je suis lauréat de plusieurs concours administratifs parmi lesquels Inspecteur des impôts, Greffier en chef des tribunaux et Directeur des services pénitentiaires. Autant vous dire que j'ai eu le choix avant de devenir Directeur de prison.

Ce choix d'abord guidé par la curiosité, s'est ensuite imposé à moi malgré les contraintes que sont la mobilité statutaire, la disponibilité permanente et les risques inhérents à mes fonctions pour ma famille et moi.

En effet, j'ai découvert derrière les murs honteux des prisons de la République une incroyable aventure humaine.

D'un côté, des hommes et des femmes aux destins fracassés mis au ban de la société, des braqueurs multirécidivistes ayant choisi la violence et la mort comme mode de vie, des tueurs en série dont le regard vous glace le sang, des violeurs, mais aussi des fanatiques manipulés prêts à se faire exploser au nom de Dieu, des schizophrènes, des toxicomanes, des alcooliques ...

De l'autre, des personnels jeunes ou usés par le poids des années, enthousiastes ou désabusés, qui vous diront que l'on en fait toujours trop pour les détenus et pas assez pour eux, et qui pourtant ne vont pas hésiter à entrer sans protection dans une cellule en feu pour en sortir un détenu qui tente de se suicider.

Madame la Ministre, lorsque l'on découvre ce monde, on ne peut rester indifférent. Ce fut mon cas comme pour mes 450 collègues.

Mais une ombre plane aujourd'hui sur cet enthousiasme. Ne vous y trompez pas, elle n'a rien à voir avec le dossier des logements de fonction ou l'absence d'évolution du dossier relatif à la réforme statutaire. Il s'agit d'un mal bien plus profond qui trouve sa source dans le manque de considération dont est victime un corps de métier sur lequel repose l'équilibre des prisons.

Ce manque de considération vous avez pu en avoir une illustration à travers l'éviction du Directeur interrégional de Rennes suite à l'affaire Pornic, ou encore à l'occasion d'un récent débat télévisé au cours duquel un Directeur des services pénitentiaires n'a pas pu s'exprimer plus de 20 secondes.

Mais soyez sûre Madame la Ministre que ce n'est là que la partie visible de l'iceberg. Ce manque de considération est palpable au sein même de l'Administration pénitentiaire. En effet, combien de postes de chefs de département sont occupés par des DSP au sein de la DAP ? Pourquoi l'ENAP était encore récemment dirigée par un magistrat ? Il ne me semble pas que l'ENM ait été un jour dirigé par un DSP ou même un préfet. Serions-nous un sous-corps de catégorie A ?

Si notre Direction centrale de tutelle a pris ce parti, d'autres ne s'y trompent pas. Pour preuve en décembre 2010 un DSP est intégré dans le corps des sous-préfets et devient directeur de cabinet du Préfet de Vendée. En février 2011 un autre devient sous-préfet de Château-Gontier. En avril 2011 un autre rejoint l'Inspection générale des finances. En septembre 2011 un Directeur interrégional devient Délégué général du CNRS en Midi-Pyrénées, et le Chef d'établissement du centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse intègre le corps des Commissaires de Police. En octobre 2011 c'est deux DSP qui deviennent sous-préfet et un troisième qui intègre l'école de la Magistrature,.... La liste pourrait encore être longue mais je n'ai pas à cœur de la compléter car cet exercice qui renvoie l'image de mes aînés fuyant l'administration qu'ils ont servi avec dévouement pendant des années, entache l'enthousiasme qu'il me reste.

Madame la Ministre, ces compétences qui nous valent d'être admis sans difficulté dans d'autres fonctions s'acquièrent en exerçant ce métier peu connu. Aussi je vous propose d'évoquer à présent le quotidien de mes fonctions.

Elles consistent à co-diriger une équipe de 120 personnels pénitentiaires dans un établissement en gestion délégué. Cet établissement accueille à l'heure actuelle 470 détenus, prévenus et condamnés. Je jongle successivement entre les fonctions de directeur des ressources humaines, directeur de détention, comptable, chef de projet, directeur de travaux, planificateur du service des agents, gestionnaire de budget, président de commission de discipline, président de commission pluridisciplinaire en tous genres et responsable sécurité.

Je suis membre de droit de la commission d'application des peines, je siège en débat contradictoire ou je propose l'avis de l'Administration pénitentiaire sur les demandes d'aménagement de peine formulées par les détenus. Je préside également les instances paritaires et suis l'interlocuteur privilégié des différentes autorités.

Je me bats au quotidien pour faire appliquer des textes que les personnels ne cautionnent pas toujours. Je négocie chaque réforme, chaque changement avec les organisations représentatives du personnel.

J'essaie de trouver un équilibre entre une multitude d'injonctions, le plus souvent paradoxales (faire diminuer les heures supplémentaires sans mettre en péril le fonctionnement de l'établissement, réaliser des économies sur le prix de la journée de détention tout en nourrissant correctement les détenus ....) qui me maintiennent dans une situation d'insécurité et m'obligent à prendre des responsabilités que je suis toujours seul à assumer.
Je travaille en semaine 9 heures par jour et peux être disponible 24 heures sur 24 en cas de besoin. J'effectue une astreinte par mois du vendredi 8 H 00 au vendredi suivant. Par ailleurs, je suis soumis à une mobilité qui intervient, en moyenne, tous les quatre ans.

Mais ce n'est pas tout. Contrairement à ce que le statut de Directeur des services pénitentiaires laisse entendre, j'exerce un métier à risque : le risque est là lorsque je me retrouve en détention au milieu d'une trentaine de détenus énervés parce que le matin, ils n'ont pas pu prendre de douche suite à une panne de la chaudière.

Je sais qu'il est aussi présent lorsque je suis seul en audience face à un détenu atteint de troubles mentaux. Je sais qu'un jour peut-être je devrais aller à l'armurerie saisir un pistolet pour empêcher une tentative d'évasion, protéger l'établissement ou mes personnels comme ce fut le cas en 2010 pour l'un de mes collègues à la Maison centrale de Moulins-Yzeure. Je sais qu'un jour peut-être je serai agressé comme l'a été récemment le Directeur de la maison centrale de Clairvaux ou celui du Centre pénitentiaire de Moulins. Ce danger est présent au quotidien.

Et pourtant contrairement à mes collègues policiers, aux gendarmes ou au personnel de surveillance, mon emploi n'est pas classé dans la catégorie active, c'est-à-dire dans la catégorie des emplois présentant un risque particulier ou des fatigues exceptionnelles justifiant un départ anticipé à la retraite selon la définition donnée par le site « service-public.fr ».

Mon quotidien, Madame la Ministre, consiste à maintenir cet équilibre fragile qu'est la détention avec les moyens que l'on me donne. Et il ne faut pas s'y tromper cet équilibre n'est pas le résultat d'un recours à la force ou d'une intervention magique, il se construit jour après jour par un mélange de fermeté, de dialogue et de compromis. Quarante surveillants ne retiendront jamais 470 détenus !

Madame la Ministre, en rétribution de mes services, je touche un salaire de 2 130 € par mois primes comprises. Je suis logé par nécessité absolue de service sur le domaine pénitentiaire, mais je vous avoue que si j'avais le choix, ce n'est pas sur le domaine pénitentiaire que j'obligerais ma famille à résider...

Madame la Ministre, ces quelques lignes n'ont pas pour objet de porter une quelconque revendication, juste de faire l'état des lieux d'une profession en souffrance, abandonnée par sa hiérarchie. Vous le savez, un mouvement de protestation des Directeurs des services pénitentiaires est en cours depuis trois semaines maintenant. A ce mouvement qui se durcit, s'ajoute maintenant celui du personnel de surveillance tous corps confondus. C'est donc aujourd'hui tous les corps de l'Administration pénitentiaire qui vous font part de leur malaise et d'après les plus anciens collègues, cela ne s'est jamais vu.

Madame la Ministre, je n'ai que peu d'ancienneté, mais je constate de l'intérieur que vous êtes au chevet d'une Administration terrassée par un mal qui se généralise. Passé un certain stade, les séquelles seront irréversibles d'un côté comme de l'autre. Il faut rapidement procéder à l'ablation de la tumeur, elle est logée Rue du renard.

Un directeur des services pénitentiaires

 

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Billet d'un directeur des services pénitentiaires n°1

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