Billet d'une directrice des services pénitentiaires n°4

"Mon cher Conjoint,  

A toi mon premier conjoint, qui après 15 ans de vie commune a baissé les bras parce qu'à ne jamais vivre ensemble, au grès de mes mutations et de tes déplacements, nous avons décidé de savoir pourquoi.

A toi mon second conjoint, alors que je t'avais prévenu que j'étais DSP, tu as fait le pari de t'attacher à moi et de me suivre dans mes mutations.  

A toi mon conjoint, cadre dans le privé qui, au gré d'un hasard d'abord heureux puis difficile voir insoluble, a fait le choix de faire ta vie avec une DSP, un chef d'établissement, je tiens à m'excuser des conséquences de mon travail sur ta vie, sur notre famille, sur notre équilibre, sur ta carrière.

Pourtant je t'avais prévenu ! Dès le début ! « je suis directrice de prison, je mute tous les 4 à 6 ans, je ne reste jamais ». Pourtant tu es toujours là, tu as accepté cette vie de nomade loin de ta famille, loin de tes racines. Si les déménagements n'ont plus de secret pour nous, si les enfants sont très ouverts d'esprit après 6 écoles fréquentées depuis que notre aîné est scolarisé et qu'ils connaîtront sans doute la France sans apprendre leur géographie.

Alors que notre organisation est sans faille. Je gère la normalité, tu gères l'exceptionnel, l'imprévu, les horaires atypiques, les week-end ratés. Notre nounou à domicile, véritable clé de voûte de notre organisation fait le lien entre nous et elle est la cheville ouvrière indispensable en ton absence.

Car nous résistons !

Toi aussi, malgré mon métier dévorant, tu as le droit de faire carrière, tu as le droit d'être accompli et reconnu au travers de tes fonctions. Toi aussi tu as fait des études pour arriver là où tu es ! Et dans une société qui prône l'égalité homme/femme, comment la directrice que je suis, pourrait nier l'homme que tu es ? Car non, professionnellement nous ne sommes pas égaux.

Le DSP d'hier pouvait emmener sa compagne, ses enfants, elle pouvait les élever, rester à la maison, trouver un petit boulot. Une forme de normalité à une autre époque. Comment aujourd'hui te demander de quitter ton travail, d'être chômeur pour moi, de rester à la maison pour nos enfants scolarisés, quel regard poserait sur toi cette société ? Quel regard poserais-tu sur toi même. Quelle compagne serais- je ? Alors c'est décidé !

Chaque mutation est le début d'un célibat géographique plus ou moins long, voire très long, jusqu'à 18 mois ! C'est le début de long parcours sur les autoroutes de France pour se voir au pire un week-end sur deux pour limiter les frais. C'est la course à la recherche d'emploi. L'explication, face au nouvel employeur, en position de force pour dire que tu viens me rejoindre. C'est très souvent une perte substantielle de salaire.

C'est « une chance » de venir travailler où je vis, tu peux bien accepter un sacrifice financier ! Puis les recherches continuent. Maintenant tu es là, tu connais mieux notre nouveau secteur géographique, nous avons plus de relations, tes qualités sont remarquées, tu te fais démarcher ! C'est enfin un travail à la hauteur de tes compétences et de ton besoin d'accomplissement. Félicitations. Par contre, ne t'attache pas trop car… dans 3 ans au maximum je repars… ! Sans accompagnement, sans soutien de mon administration, sans certitude de te suivre si tu partais avant moi car je ne suis rien, notre couple encore moins, seule la fonction compte.

Alors ce billet je l'adresse à tous mes collègues qui jusqu'à aujourd'hui avaient la chance de partager leur vie avec une personne de l'AP et qui, par la remise en cause du dispositif Lemaire, vont se retrouver dans notre situation. Il n'est pas acceptable que pour l'accomplissement professionnel de chacun, le sacrifice de l'un ou la rupture soit au bout du chemin.  

Une Directrice désabusée..."

img.responsive { max-width : 100%; height : auto; }